Interview de Charles Nécol — Président de la coordination régionale Grand Est
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Rencontre avec Charles Nécol, président de la Coordination régionale Santé mentale France Grand Est.
Au fil des années, il a renforcé son engagement dans une dynamique collective et fédérative, au sein de Santé mentale France. Il anime un territoire vaste qui impose d’inventer des modes de fonctionnement adaptés, tout en maintenant des temps forts fédérateurs, comme les Ateliers du Rétablissement en Santé mentale, organisés tous les deux ans.
Son action témoigne d’un attachement constant à l’ancrage territorial et d’une volonté de décloisonner les pratiques, en articulant le local et le national. Il défend avec conviction une santé mentale fondée sur les droits, la citoyenneté, le pouvoir d’agir et la participation des personnes concernées, considérant leur parole comme un levier essentiel pour orienter les démarches et transformer durablement les pratiques.
Pouvez-vous vous présenter et revenir sur votre parcours, ainsi que sur ce qui a motivé votre engagement pour la santé mentale ?
Charles Nécol : J’ai commencé ma carrière dans la protection de l’enfance, plus exactement dans la prise en charge d’adolescents en difficulté : des jeunes en rupture, parfois à la rue, mais aussi des adolescents accueillis dans des structures alternatives à l’incarcération.
Même s’il s’agissait d’un autre domaine, la question de la santé mentale était omniprésente. Très tôt, j’ai travaillé en lien avec des psychiatres, pour tenter de comprendre ce qui se jouait et mieux ajuster nos réponses.
Désormais, depuis 2008, je dirige l’association Route Nouvelle Alsace, entièrement spécialisée dans l’accueil et l’accompagnement des personnes vivant avec un trouble psychique. Concrètement, nous accompagnons des parcours autour de trois grands axes : l’hébergement, l’insertion professionnelle et la protection juridique.
Mon engagement m’a également conduit progressivement à m’investir dans une dynamique plus collective et fédérative. Il s’est d’abord traduit par un premier mandat au sein d’AGAPSY, puis s’est naturellement prolongé, à la suite de la fusion, au sein de Santé mentale France. J’y exerce aujourd’hui un mandat d’administrateur, dans une logique de partage, de plaidoyer et de structuration des pratiques à l’échelle nationale.
En quoi consiste votre rôle au sein de la Coordination régionale Grand Est et quels sont les enjeux ?
Charles : Depuis 2017, je suis président de la coordination Santé mentale France Grand Est.
La région Grand Est est un territoire vaste, avec des distances qui pèsent réellement sur la capacité de se retrouver régulièrement collectivement. Dans ce contexte, la coordination fonctionne beaucoup en visio, via le conseil d’administration.
Pour autant, nous avons souhaité maintenir un événement fédérateur : les Ateliers du Rétablissement en Santé mentale. Organisés tous les deux ans, nous avons l’idée de faire, non pas un tour de France, mais un “tour du Grand Est”, avec une édition en Lorraine, une en Alsace, puis une prochaine en Champagne-Ardenne.
Par ailleurs, la coordination est étroitement liée au portage du CREHPSY Grand Est, qui constitue un levier majeur de structuration à l’échelle régionale. Contrairement à une coordination qui fonctionnerait uniquement sur une logique d’animation, de formations ou de représentation, le CREHPSY implique une réalité très opérationnelle : il s’agit d’un centre de ressources avec des salariés, une activité régulière, des projets à piloter, mais aussi des obligations de fonctionnement, de gestion et de gouvernance.
Selon vous, quels sont les principaux éléments qui font la force et la pérennité de la fédération ?
Charles : Ce qui me semble très structurant, c’est d’abord l’hétérogénéité et la complémentarité de ses membres : on y retrouve des professionnels du social, du médico-social et du sanitaire, ainsi que des personnes concernées par les troubles psychiques et leurs proches, avec une place centrale, notamment dans la gouvernance.
Pour les professionnels, il faut mesurer ce que cela représente : c’est une évolution profonde. Nous n’avons pas toujours travaillé avec cette logique de co-construction et de participation, mais c’est évidemment indispensable et surtout une force immense pour la fédération. Cette pluralité enrichit les débats, oblige à changer de perspective et rend possible une parole plus complète et fondée sur un posture orientée rétablissement.
Je distingue aussi une deuxième force : l’ancrage territorial. C’est-à-dire la capacité de Santé mentale France à ne pas rester uniquement dans une parole nationale, mais à être réellement présente dans les territoires, via ses coordinations régionales.
Cette circulation entre le national et le local fait la force de la fédération : elle permet à la fois d’être au contact des situations vécues, et de porter une parole structurée, collective, qui dépasse les intérêts d’un seul acteur ou d’un seul territoire.
Parmi les valeurs portées par la fédération, lesquelles vous tiennent particulièrement à cœur ?
Charles : La valeur centrale, pour moi, c’est la défense des droits, de la citoyenneté des personnes et la capacité à reconnaître pleinement leur place dans les décisions qui les concernent.
Les orientations de Santé mentale France sont claires : le pouvoir d’agir, le rétablissement, la participation, et plus largement la reconnaissance pleine et entière des personnes dans leur parcours de vie.
Cette philosophie se traduit via des outils et des actions très concrètes :
- Les Ateliers du Rétablissement en Santé mentale
- Le Livre blanc de la fédération et ses 17 propositions pour une refondation du système de santé mentale en France
- Le média Plein Espoir dédié au rétablissement
- La reconnaissance de la santé mentale en tant que Grande Cause nationale en 2025 (renouvelée en 2026)
- Les formations Premiers secours en santé mentale (PSSM), dispensées notamment par Santé mentale France
L’offre d’accompagnement et de conseil de la fédération pour les professionnels, mais également pour la société civile et les entreprises, des formations innovantes comme l’intégration du rétablissement dans les pratiques professionnelles, les Directives Anticipées en Psychiatrie etc.
Concernant les Premiers secours en santé mentale, l’enjeu me paraît majeur. Bien sûr, ce dispositif permet de diffuser des repères et des gestes adaptés pour intervenir face à une situation de souffrance psychique. Mais son apport va au-delà : il participe pleinement à une évolution des représentations collectives.
En matière de santé mentale, la stigmatisation demeure en effet l’un des freins principaux. Le regard porté sur les troubles psychiques reste encore trop marqué par les préjugés ou la méconnaissance. Plus une culture commune se diffuse largement, plus ces situations peuvent être appréhendées comme des réalités de vie, auxquelles il est possible de répondre avec justesse, respect et discernement, plutôt que par le rejet ou la défiance.
Pour clôturer cet échange, que souhaitez-vous partager aux adhérents et soutiens de Santé mentale France ?
Je mesure le chemin parcouru depuis les débuts, entre les différentes étapes historiques et la structuration de Santé mentale France telle qu’elle existe aujourd’hui [la fédération est issue de la fusion entre Croix-Marine plutôt dominée par le sanitaire et AGAPSY plutôt dominée par le social et le médico-social en 2016, ndlr].
Cela m’amène à une conviction : une fédération utile et solide doit avoir des moyens. Il faut donc soutenir la fédération, lui donner des ressources, parce que les outils qu’elle développe ont un impact direct sur le terrain. En tant qu’institution, association, collectif, vous pouvez ainsi soutenir son développement grâce à votre adhésion.
Je le dis très concrètement, quand Santé mentale France développe des outils, nous les utilisons en région, dans nos structures, dans nos établissements, au bénéfice des personnes comme des professionnels.
Enfin, je garde un espoir : que le média Plein Espoir puisse être davantage diffusé en région, avec des formats “décrochés” territoriaux. Parce qu’on a besoin de vecteurs puissants pour rendre visibles les réalités de la santé mentale, lutter contre la stigmatisation et faire avancer les représentations.
